Chapitre 2 sur 8

La page de départ : le minimum avant d’écrire

Avant de se lancer dans un premier jet, il n’est pas toujours nécessaire d’avoir un dossier énorme. Beaucoup d’auteurs débutants pensent qu’ils doivent connaître toute la biographie des personnages, le plan complet, les dialogues importants, les symboles, les thèmes, la fin exacte. Cette préparation peut être utile, mais elle peut aussi devenir intimidante.

Une solution plus légère consiste à créer une page de départ. Une seule page. Elle ne contient pas tout le projet. Elle contient ce dont l’auteur a besoin pour commencer sans avancer totalement dans le brouillard.

La page de départ sert de boussole. Elle peut être relue quand on doute, quand une scène s’éparpille, quand un personnage ne sait plus ce qu’il veut, quand une nouvelle idée menace d’embarquer le texte dans une direction séduisante mais inutile. Elle ne doit pas empêcher l’évolution. Elle doit rappeler le centre.

On peut y mettre huit éléments simples.

Le premier élément est le titre provisoire. Même mauvais, même temporaire, un titre donne une forme mentale au projet. Il peut changer dix fois. Mais il aide à nommer l’objet.

Le deuxième élément est la phrase de projet. Une ou deux phrases qui résument la situation principale. Pas besoin qu’elle soit parfaite. Elle doit seulement dire ce que l’on pense écrire aujourd’hui.

Par exemple : “Après la mort de leur père, deux sœurs opposées doivent vider la maison familiale en un week-end, mais la découverte d’une lettre révèle que chacune a construit sa vie sur une version incomplète du passé.”

Le troisième élément est le personnage ou la relation centrale. Certaines histoires suivent un héros. D’autres suivent un duo, une famille, une troupe, un groupe. Il faut savoir où se trouve le centre de gravité.

Le quatrième élément est le désir principal. Que veut le personnage ou le groupe au départ ? Vendre, partir, garder, avouer, cacher, réussir, réparer, fuir, comprendre, gagner, être choisi.

Le cinquième élément est l’obstacle principal. Qui ou quoi empêche ce désir ? Un autre personnage, un secret, une règle, une dette, une peur, le temps, le lieu, la honte, une promesse ancienne.

Le sixième élément est l’enjeu. Pourquoi cela compte ? Qu’est-ce qui sera perdu si rien ne change ? L’enjeu peut être concret, émotionnel, relationnel, symbolique.

Le septième élément est la phrase-boussole. Elle répond à la question : de quoi parle vraiment cette histoire ? Elle peut être simple : “Cette histoire parle de la difficulté de partir sans abandonner ceux qu’on aime.” Elle n’est pas destinée au public. Elle sert à l’auteur.

Le huitième élément est une liste de scènes possibles. Pas un plan complet. Dix scènes, même approximatives, qui donnent de la matière : arrivée, confrontation, découverte, mensonge, repas, appel, fouille, aveu raté, décision, départ.

Cette page suffit parfois à commencer. Elle est légère mais structurante. Elle oblige à clarifier sans étouffer.

Il faut faire attention à ne pas confondre page de départ et document définitif. Au bout de cinquante pages, l’auteur peut se rendre compte que le vrai personnage principal n’est pas celui prévu, que la phrase-boussole a changé, que l’enjeu est plus intime, que la fin imaginée ne convient plus. Ce n’est pas un problème. Il suffit de mettre la page à jour ou de l’abandonner si elle ne sert plus.

La page de départ permet aussi de repérer les faiblesses avant d’écrire trop loin. Si l’on n’arrive pas à formuler le désir principal, il y a peut-être un flou. Si l’obstacle est faible, l’histoire risque de manquer de tension. Si l’enjeu est vague, les scènes risquent de sembler gratuites. Si aucune scène possible ne vient, l’idée n’a peut-être pas encore assez de moteur.

Mais il ne faut pas chercher la perfection. Une phrase maladroite vaut mieux qu’un projet totalement brumeux. La page de départ est un brouillon de direction.

Titre provisoire : Les Cartons du père.

Phrase de projet : Deux sœurs doivent vider la maison de leur père mort, mais la vente devient impossible quand l’une refuse de signer tant que l’autre n’a pas reconnu son absence pendant les dernières années.

Centre : la relation entre les deux sœurs.

Désir principal : vendre la maison rapidement.

Obstacle principal : la sœur restée sur place refuse de signer.

Enjeu : si la maison n’est pas vendue, les dettes familiales les rattrapent ; si elle est vendue trop vite, leur histoire est enterrée sans réparation.

Phrase-boussole : Peut-on partir sans laisser quelqu’un d’autre payer le prix de notre fuite ?

Scènes possibles : arrivée dans la maison, refus de signer, tri des affaires, appel du notaire, découverte d’une lettre, repas improvisé, dispute sur les médicaments du père, arrivée d’un voisin, tentative de départ, signature ou refus final.

Une telle page ne résout pas tout. Mais elle donne assez pour écrire une première scène.

Elle aide aussi à communiquer avec soi-même. Quand on écrit, on oublie parfois pourquoi on a commencé. Les nouvelles idées sont séduisantes. Une scène drôle apparaît, un personnage secondaire prend de la place, un souvenir personnel surgit. Tout cela peut être précieux. Mais il faut savoir si ces éléments nourrissent le projet ou le détournent.

Comprendre les règles de base d’une page de départ permet aussi de les briser. On peut décider de ne pas avoir de personnage central, pas de désir clair, pas de structure causale. Mais même dans ce cas, la page peut formuler la règle du jeu : “Cette pièce suit cinq voix sans intrigue classique, autour d’un même événement jamais montré.” C’est déjà une direction.

La page de départ ne sert donc pas seulement aux récits classiques. Elle sert à nommer l’intention.

Questions fréquentes

Que faut-il préparer avant d’écrire une histoire ?
On peut préparer une page de départ avec le titre provisoire, la phrase de projet, le personnage central, son désir, l’obstacle, l’enjeu, la phrase-boussole et quelques scènes possibles.
Est-ce grave si la page de départ change ?
Non. Elle est provisoire. Elle sert à lancer l’écriture, pas à interdire les découvertes faites pendant le premier jet.
Comment formuler une phrase de projet ?
Il faut résumer la situation principale en une ou deux phrases, en incluant idéalement un personnage, un objectif, un obstacle et un enjeu.
Pourquoi écrire une phrase-boussole ?
Elle aide à garder le cœur de l’histoire en tête. Elle permet de vérifier si les scènes servent encore le vrai sujet du projet.